Élans et démesures

Dans les journaux, ce matin, une histoire m’attrape. A Marseille, une histoire de braquage qui a mal tourné. Je suis nécessairement agrippée par ce genre d’histoire. Moitié farce, moitié conte cruel.

Donc, il y a eu ces quelques hommes qui avaient prévu de faire un braquage. Ils sont là, aux abords du parking du supermarché. Ils sont sûrement dans une voiture. Très tendus. Ils ont les mains moites certainement. J’ignore combien de temps il faut pour se préparer à un braquage, mais j’imagine qu’il y a quelque chose, dans la durée qui précède l’action, qui vous installe dans une sorte d’ivresse. Alors je les imagine tous les trois, un peu ivres dans cette voiture. Je ne sais pas ce qui peut les motiver. Je peux imaginer des problèmes d’argent, une situation devenue insupportable, le chômage peut-être. Peut-être que pour l’un d’entre eux il s’agit d’une histoire d’amour. Il y a peut-être l’envie de plaire à quelqu’un, l’envie de faire plaisir, d’offrir à profusion. Ça je peux l’imaginer. Je peux tout à fait comprendre que ne pas pouvoir faire plaisir comme on le souhaite puisse rendre fou. Il y a quelque chose du déshonneur qui doit se loger-là. J’imagine que ça peut donner l’envie du vol. Peut-être, aussi, qu’il n’y a rien d’inhabituel pour eux. Que finalement ce braquage, c’est une chose qu’ils maitrisent et que leur vie est faite de cela. Qu’il n’y a que moi pour m’emporter dans des mythologies, des rêves. Que moi, depuis mon ennui.

Mais ils ont quand même dû s’élancer. C’est beau cet élan vers le risque. C’est une folie qui me fait envie. J’imagine à quel point cela doit rendre libre. Ils se sont donc élancés. Ils sont entrés dans le magasin. Ils ont menacé des gens avec leurs armes pour récupérer le butin. Ils ont tout raflé. Comme ça. Avec leurs armes et leur élan. Ça aussi, ça me fait l’effet d’être grandiose. Il faut en avoir du culot, de l’audace. Les journaux ont dit qu’il y avait peut-être cent cinquante mille euros, que c’était un bon coup.

Ils sont sortis rapidement et c’est là que le film de gangsters a basculé. C’est drôle, la veille j’avais justement regardé un film de gangsters. Un film de Claude Sautet. Classe tous risques. C’est étrange, le lendemain, cet effet d’écho de la fiction au réel. Ils sont sortis sur le parking avec leur butin, mais ils n’ont pas tous pu rejoindre la voiture. Au dehors, il y avait du monde. Des gens, peut-être comme vous et moi. Là-dessus, les journaux ne se sont pas étendus. Les gens n’ont pas supporter de voir ces hommes partir avec la caisse du supermarché. C’était sûrement insupportable de voir ces types sortir avec tout cet argent. Tellement d’argent. Bien plus que ce qu’ils auraient pu tous réunir au dehors. Finalement ça a dû leur faire vivre une injustice tellement grande qu’eux aussi ce sont élancés.

A plusieurs, ils se sont rués sur les voleurs. Ils les ont tabassé. Violemment. Aussi fort que le demandait la colère qui nichait en eux depuis des mois, des années, une vie peut-être. Sur le parking, c’était l’escalade. Il y avait des coups de pied, de poing, des coups de feu. Une ambiance de Far-West. Un groupe de shérifs et trois truands. La scène était déséquilibrée. Deux des voleurs ont pu prendre la fuite. Ils sont montés dans la voiture et ont laissé le troisième manger les semelles de tous ces hommes en colère.

Pendant la bataille, le sac qui contenait l’argent a été ouvert. Et l’argent s’est une nouvelle fois volatilisé. Chacun est venu boire à la rivière. Se servir, un peu. C’est peut-être là que la colère a pu s’éteindre et que l’homme à terre a pu se relever. Dans toute cette tempête, des hommes n’ont pas hésité à faire justice à la force des mains. Des hommes on détruit le corps d’un autre parce qu’ils ne supportaient pas la liberté si grande que celui-ci s’arrachait sous leurs yeux. C’était insupportable, dans la touffeur de la rentrée, de voir ces hommes, en quelques minutes, prendre la caisse et s’offrir un répit.

Les os brisés. Les os et l’élan. C’est ça, je crois, qui m’a agrippée. Constater que même l’élan bravache de ces trois types, cet élan vers le risque, avait été rabattu par les autres autour. Qu’il était devenu impossible, insupportable pour le reste du monde de supporter une telle audace. Que la colère, les difficultés, l’abandon était devenu trop grands. Que même l’élan romanesque ne pouvait plus faire irruption dans la vie sans dommages.

Quand la police est arrivée, le voleur était retombé inconscient. Autour, les hommes étaient épuisés, tâchés de sang. Comme le sac, évidés.