Overview effect

Confortablement installée dans la chaleur et le moelleux de mon salon, je tente de m’arracher un surplomb.

Je regarde la terre tourner entre mes mains. Je la regarde depuis la lune. Elle est dans le noir. Les lumières de nos villes dessinent des droites, des anses, des lignes brisées dans la nuit. Je devine cette masse ronde en mouvement. Elle est recouverte d’une multitude de filaments jaunes. Tout bouge. Elle est toute petite et tient dans la paume de ma main. Je la fais tourner en l’effleurant du doigt. Il fait noir mais je peux reconnaître, par endroit, les contours d’un pays, d’un continent.

La côte Est de l’Amérique du Nord se distingue très nettement. Un léger filet de lumière poursuit tous les bords terrestres des deux Amériques. L’Australie n’existe plus. Je fais trois fois le tour de la terre pour voir apparaître ce filet lumineux dans la zone basse de la sphère. Brisbane, Sydney, Melbourne. A peine une constellation. L’Europe apparaît comme dans un négatif lumineux. Elle flotte au-dessus d’un grand vide. L’Afrique ne perce pas la nuit. D’elle, je ne vois qu’un étoilement au Sud. J’imagine Le Cap et quelques ghettos d’Afrique du Sud. Un étoilement, et cette large brisure lumineuse au Nord-Est : les rives du Nil s’écoulent jusque dans la nuit.

Je regarde le globe tourner entre mes mains. Les filaments de lumières disparaissent alors que la nuit s’éteint. Je reconnais la terre. Ses bleus.

Cette image mentale, hissée jusque dans mes rêves par les récits d’astronautes, c’est elle qui tourne dans le plat de ma main. La terre est coincée dans mon téléphone. Je la regarde. La sphère immense tourne dans ce rectangle extra-plat. Elle tourne et je la vois, alors que mes deux pieds sont posés sur sa croute. Je peux choisir la vitesse de sa rotation. Temps réel. 10 minutes par seconde. 2 heures par seconde. L’application m’indique que les images datent d’hier. L’importante masse nuageuse qui m’empêche de voir le Brésil a pu se dissiper aujourd’hui. J’agrandis l’image jusqu’à laisser l’Afrique déborder du cadre. Je ralenti la vitesse de rotation, laisse ce monde défiler. Afrique de l’Ouest. Océan Atlantique. Masses nuageuses. Chili. Cuba. Panama. Océan à nouveau.

Ce n’est pas un rêve. Je regarde le monde tourner.

Mais les images datent toutes d’hier. Sur Blueturn, aujourd’hui n’a pas lieu. Je regarderai demain.

A des années lumières d’une prise de conscience en orbite terrestre, je m’arrache un surplomb mitigé.

overview effect
Blueturn est une application qui offre une expérience interactive de la terre totalement éclairée et en rotation, vue depuis de l’espace. Les images sont prises quotidiennement par le satellite DSCOVR de la NASA, situé à 1,5 millions de kilomètres de la Terre.