Les corps flottants

 

Vous devez voir des arbres sur la photo, enfin des arbres…

Je ne sais pas. Ce sont des arbres, vraiment ?

Ah, vous savez je peux pas vous expliquer malheureusement, parce que je ne vois pas.

Bien sûr.

Donc, au fond c’est très vert et puis on devine qu’il fait beau. Je suis sur la photo. Au centre. Je porte ce t-shirt un peu rose et vous devez voir que je m’appuie contre une grosse branche rêche. Sur le tronc, il y a toutes ces cabosses de cacao accrochées, c’est comme ça le chocolat, ça s’accroche aux branches et pousse comme des boursouflures d’écorce… je dois en tenir une entre mes mains.

C’est marrant j’avais pensé au pain de singe, mais vous n’êtes pas sur la branche d’un baobab, alors non.

C’est que… le pain de singe, vous dites ?…c’est…

Et bien c’est cette espèce de longue graine ovale et brune, un peu duveteuse, qui pousse en suspension dans les baobabs, vous voyez ? Les gens, en général, les récupèrent et les ouvrent pour attraper le fruit à l’intérieur. C’est un peu comme un bonbon du désert.

Ce que vous me montrez-là, ça n’a rien à voir finalement mais c’est qu’en vous voyant devant, je ne sais pas, j’ai retrouvé…

Et bien en tout cas, ce chocolat, vous devez le voir parce que, vraiment, c’est pas comme ce qui pousse chez nous. Le chocolat, je sais que c’est quelque chose … Là, c’était pas la première fois. Je dois sourire sur la photo, ça oui, mais la première fois c’était…

Ah ! aussi il doit y avoir cette photo avec le monument de l’Indépendance.

De l’indépendance ?

Oui. Vous savez c’est difficile pour moi de vous expliquer mais enfin, c’est comme l’Algérie autrefois : ils ont pris l’Indépendance, ils ont fait de l’archipel un pays et de l’Indépendance un monument, une espèce de colonne blanche.

Il y a une photo du monument.

Avec des fleurs ?

Peut-être.

Vous pouvez me voir, ou bien c’est moi qui prends la photo ? Ça ressemble peut-être à une photo manquée parce que je crois qu’on peut trouver ça surprenant, un peu bizarre cette histoire de monument. Vous ne trouvez pas ?

Il y a une, comme une colonne, avec des personnages peints autour. Et la colonne, elle, est ceinturée par une corde blanche.

C’est au milieu d’une petite place, enfin, disons qu’autour ça à l’air vide. Et puis il y a des drapeaux évidemment. Il y a du vent. Et on voit un gros morceau de caoutchouc noir en bas de la photo, ça fait comme une bouée noire qui se cogne au pied du monument et qui attend.

En fait, je crois que vous avez pris la photo depuis une voiture parce que ça, cette bouée, ça ressemble au joint d’une vitre de voiture, vous étiez en voiture non ?

Ah vous savez je peux plus vous dire…

Mais ça me fait penser que vous devez me voir, aussi, dans un petit bateau avec des bouées noires accrochées sur les bords. Parce que sur l’archipel évidemment il y a les bateaux : pour les pêcheurs et puis pour tous ceux qui vont travailler plus loin. C’est que… vraiment, c’est quelque chose la mer là-bas. En fait, la mer entre les îles, c’est autant le pays que la terre. Vous voyez bien, quand vous êtes avec les gens, que c’est pas une limite la mer, que c’est juste le pays qui se transforme, mais pas comme quelque chose d’effrayant, pas comme une fin.

En fait je crois que le pays est comme ça, comme un assemblage de fragments divers…

Comme une mosaïque ?

Ah et bien ça, oui!, comme une mosaïque!

En fait, c’est un peu comme depuis l’avion. On m’avait expliqué qu’on n’avait pas le droit de survoler le Niger; donc on est passés dans le sud de l’Algérie. J’ai vu vraiment le Sahara. Rouges les dunes. Rouge le sable. Rouge. Et puis on est passés sur le Maroc, Lisbonne et, bien sûr, bleue la mer.

Elle est gigantesque cette mosaïque…ça échappe à n’importe quelle photo évidemment, bien trop grand.

Et, alors, j’y pense, il doit y avoir une photo où vous pouvez me retrouver près d’un arbre gigantesque avec des racines gigantesques.

Ah oui, je l’ai vu tout à l’heure ! C’est un fromager.

Un fromager ?

Oui, c’est son nom.

Est-ce que c’est vraiment son nom, alors là vous voyez je peux pas vous dire. Je dois en avoir plusieurs de cet arbre là… et puis, il doit y en avoir une où mon guide est avec moi. Il doit y avoir son nom derrière… enfin… on s’était mis tous les deux en route vers huit heures et tous les jours on faisait des promenades… on s’était mis, je me souviens, entre les racines.

Elles forment des sortes de parois végétales plus hautes que vous.

En fait, on ne voit que les racines ; elles débordent largement du cadre.

Si je n’en n’avais pas déjà vu, j’aurais du mal à appeler ça « arbre ».

Ces espèces de paravents d’écorce brunes, comme de la peau flétrie et la taille et la forme identique aussi, non, c’est sûr, c’est un fromager.

J’étais dans un fromager ?…

Oui.

Et le fromager, c’est la Guyane, donc la Guyane ça pousse aussi à São Tomé…

Ça, je peux le voir sur la photo.

Il doit y avoir plein d’autres fleurs, pleins d’autres photos de fleurs, vous voyez ? Parce qu’un jour on est allés au jardin botanique. C’était un autre jour, je dois avoir cette veste un peu jaune qui tranche sur toutes ces feuilles. Il y a ces énormes grappes de fleurs violettes qui dégoulinent, des fleurs magnifiques j’avais jamais vu ça… vous devez voir des fleurs très sophistiquées, vraiment étonnantes. Il y en a une orange parsemée de points rouges et qui a des pétales qui font comme, comme des coquilles d’escargots qui se seraient agglutinées entre elles ; et puis il y a cette rose, la rose porcelaine. Tout ça, vous, vous y êtes ? On est au jardin botanique ?

C’est que non, j’ai bien du mal à trouver les photos du jardin.

Il y a un grand bâtiment de pierres claires et le parvis avec tout ce soleil qui se reflète dessus. C’est un jour de grand beau temps. Je ne vois pas d’arbre autour. Il y a une grande corde blanche et rouge qui ceinture une zone presque vide.

Et puis on voit ces deux hommes en treillis militaires.

Ils sont grands et très jeunes.

Peut-être vingt-trois ans.

C’est que la photo est prise de loin.

Mais je ne comprends pas…

Le troisième homme est à terre. Ils le tiennent en joue inlassablement et…

Mais je n’ai jamais vu ça…

Oui, excusez-moi.

C’est la télé, là, juste derrière vous.

C’est l’image à la télé.

Je n’arrive pas à l’oublier… et là elle défile en boucle.

C’est que, avant de venir, avant de vous retrouver pour notre entretien, j’étais là-bas vous voyez, j’étais à la gare, il y a eu…

Avant de vous retrouver, avant São Tomé, il y a eu le corps de cette fille qui ne se relève pas et le bruit de cet homme qu’on abat. Ça déguerpissait comme après un coup de pied dans une fourmilière. Il y avait le vert mais je ne voyais pas d’arbres. Il y avait les treillis, verts, ça oui. Et puis les détonations sèches.

Verts, les treillis.

Dorée, la couverture.

Nous avions rendez-vous. On devait parler de vos voyages, de l’île. Je venais voir vos photographies, avec vous qui ne les voyez plus. Vous m’attendiez pour repasser le film de vos souvenirs. Ça, c’est devenu aussi important que tout ce qui avait lieu au dehors. C’était vos images qu’il nous fallait. Pour dissiper nos présents.

Et là, ensemble, on est à São Tomé, presque au jardin botanique, mais sur l’écran de la télé, je le revois mourir en boucle.


Ce texte a fait l’objet d’une micro-édition collective dans le cadre du festival Oh les beaux jours! (Marseille) avec la complicité de Benoît Virot (édition Le nouvel Attila). Commande du consulat de São Tomé & Principe, le recueil était composé de textes des étudiants en création littéraire de l’université d’Aix-Marseille.