Le mur invisible – Marlene Haushofer

Le mur invisible, une frontière pour un nouveau monde?

Marlen Haushofer est autrichienne, auteure (notamment) de science-fiction, féministe et mal connue. Je vous laisse tirer des liens entre tous ces qualificatifs, si vous en voyez…

Le mur invisible paru en 1963 est aujourd’hui son roman le moins oublié. Il s’agit d’un long récit à la première personne. La narratrice, dont on ignorera toujours le nom et/ou le prénom, y raconte sa vie quotidienne dans un chalet situé en haute montagne. Elle y est arrivée avec un couple d’amis un jour de juin, afin d’y passer un week-end au repos. Au moment de leur arrivée les deux amis ont décidé de descendre au village pour faire quelques courses. La narratrice, elle, décide de profiter du calme du chalet. L’après-midi, la soirée, puis la nuit passent sans que le couple ne revienne du village. Inquiète, la narratrice décide de partir à pied à leur rencontre, accompagnée de Lynx, le chien du couple. Sur la route, tous deux se confrontent à un évènement étrange. Une paroi invisible leur barre la route.  Impossible d’avancer.

La narratrice découvre peu à peu que ce mur invisible l’encercle tout à fait et qu’au-delà de ce périmètre la vie s’est littéralement arrêtée. Il lui faut désormais apprendre à vivre dans cet espace limité sans savoir combien de temps « l’expérience » va durer.

« Aujourd’hui cinq novembre, je commence mon récit. » Ce sont avec ces mots que nous  découvrons la voix de la narratrice qui va consacrer un hiver entier à l’écriture, pour contrer l’ennui ou la folie qui la guette après qu’une catastrophe ait eu lieu.

Durant ces quelques mois, et au-travers de l’écriture, celle-ci revient sur les deux ans et demi qu’elle vient de vivre au chalet. Le roman est un journal du quotidien. La narratrice nous fait part de ses activités au jour le jour, de sa vie avec les quelques animaux qui l’entourent (chien, chat, vache, veau…) ainsi que toutes les tâches nécessaires à sa survie et qui lui demandent énormément de travail (traite, culture du potager, semis, fenaison, chasse, coupe du bois…). Chaque jour, tout doit reprendre, dans le même ordre. Une routine s’installe dans un temps qui peut donner au premier abord le sentiment d’un piétinement.

Alors, que devient cette forme de vie cerclée de parois invisibles derrières lesquelles le temps semble s’être littéralement figé ? Il faut avant-tout se plonger dans le texte pour avoir une réponse.

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Marlen Haushofer et son chat, 1955.

Au premier abord, la frontière imposée à la narratrice lui (nous) semble indépassable, mais ce découpage spatial vient imposer une nouvelle forme de vie. D’une certaine manière, le récit s’enclenche grâce à une première apocalypse. Cet « ancien monde », plutôt citadin, dans lequel la narratrice était libre de ses mouvements mais devait répondre à une multitudes d’injonctions (de genre notamment: « j’avais bien trop souvent et bien trop longtemps attendu des hommes qui n’étaient jamais arrivés. p. 8); cet ancien monde meurt, dès l’instant où les mains de la narratrice se confrontent à la paroi invisible qui lui barre la route. Et c’est un nouveau monde qu’il faut désormais habiter.

 

« Entre autres choses le mur aura tué l’ennui. » (p.139) La narratrice se retrouve condamnée à un labeur perpétuel quand, au-delà du mur, tout s’est figé. Mais, avec Marlen Haushofer, cet effet de « présent perpétuel » n’est pas réellement infernal. En réalité ce nouveau monde et cette nouvelle manière d’exister offre plutôt une renaissance et les conditions de multiples réinventions. L’expérience-limite à laquelle est confrontée la narratrice lui permet notamment de déplacer de nombreuses frontières invisibles comme celles du genre, de l’âge, de la force physique, de la peur…

D’une manière générale, Le mur invisible nous interpelle sur la nature des frontières que l’on donne à nos mondes. C’est d’une façon très habile que Marlene Haushofer ouvre des pistes poétiques et philosophiques pour penser à neuf et au-delà d’une certaine tyrannie des bords, des limites, des fins.

 

 


Le mur invisible a paru aux éditions Actes Sud en 1985.

En 2012, une adaptation cinématographique a été réalisé par Julian Pösler. Martina Gedeck y interprète le rôle principal.