Nomen Omen

 

Ornithomanteia
Ornithomanteia – Présage tiré du vol d’un oiseau

Il m’est arrivé un jour d’entrer dans un grand vertige, comparable à ce moment où les sabots de votre monture perdent prise avec le sol.  D’un coup, vous perdez l’assiette et vous entendez l’éboulis s’écraser loin, très loin en contre-bas.

Nomen Omen. Le nom est un présage annonce la formule. Nomen Omen, c’est donc que l’avenir se jette au-devant de nous, avant même que nous ayons pris forme. A peine nés, Nomen Omen, nous voilà attelé à cette pelote d’effets arbitraires et hérités. A mon petit corps naissant, mes parents ont scellé Chloé puis Baudry.

Chloé, à l’époque ça ne courait pas ma campagne. C’était un peu original. Mes parents, sans savoir m’expliquer d’où cela leur était tombé, étaient très contents des sonorités. Je me souviens avoir apprécié l’effet de rareté. Effet qui, au vu du choc provoqué par ma première rencontre avec une autre Chloé, avait aussi construit un sentiment d’unicité légèrement exacerbé.  J’étais en classe de quatrième. Chloé. Chloé. Pendant l’appel, cet effet d’écho étrange. Ce corps-Chloé qui n’avait rien de commun avec le mien. Mais, d’où sort-elle celle-là ? Mauvais présage. Je me souviens aussi, quasi immédiatement, de cette compassion intense pour toutes les Emilie, Elodie, Marie et Claire de la terre.

Quant à mon nom, Baudry, il n’y avait guère le choix. Je suis d’une époque où les présages étaient vissés au père, pater nomen. Née quelques années plus tard, aurai-je bénéficié d’un attelage en paire ? Mater-pater nomen, tout un nouveau monde à remplir.

Nomen Omen, mon présage me reste étanche. Chloé Baudry ne m’évoque rien. Au contraire de celles et ceux, enseignants, bailleurs, travailleurs sociaux, banquiers, secrétaires ou dentistes qui voudraient m’envoyer dans l’espace avec mon supposé devancier Patrick Baudry. Mais le spationaute n’est pas mon cousin, pas même lointain.

Nomen Omen. Je suis Chloé Baudry. C’est mon nom. Mon/noM, troublant effet miroir. Des sons comme un reflet pour un être à venir. Faut-il suivre ces sons, ces formes comme des traces ?

Avec le temps, j’écris mon présage, j’invente un récit et m’amuse à faire mentir mes pronostics. Mais un jour, le vertige de la monture. Nomen Omen. Loin de l’écurie, voilà que l’on m’écrit Χλόη Μποντρί. Disparue ma grotte, ma coquille inaugurale, mon C. Fondues ma chaise, ma lance, ma bulle, mon poing serré. Je ne sais plus à qui me raccrocher.

Χλόη Μποντρί.

Nomen Omen, me dit-on, n’a pas changé, mais je me reconnais mal. J’ai la peau qui tiraille. Χλόη. Χλόη. Χλόη. « rlo-i ». Je me perds dans ces nouveaux sons. Je voudrai ne pas changer de cheval alors je cherche aux origines, fais un bond vers les étymons. « Rlo-i » c’est la jeune pousse, l’herbe naissante. Χλόη est grecque. Nomen Omen. Était-il écrit que la Grèce ferait partie de ma vie ?

Née Chloé, je suis Χλόη aussi.