4, Alexandre Laumonier

4, c’est le titre du nouveau récit d’Alexandre Laumonier. C’est aussi le nom d’une expérience qui commence avant que d’avoir ouvert le livre, par la couverture. Graphique, énigmatique et légèrement en relief, le livre se donne d’abord comme une forme plastique. Un long mât vertical d’où partent de légers traits obliques argentés, quelques chiffres qui passent pour des mesures incertaines, le tout apposé sur un fond blanc et gris qui rappelle le relief d’une carte. 4, Alexandre Laumonier est une inscription minuscule parmi les autres pour ne pas perdre l’essentiel : ce sentiment d’errance. Puis vous ouvrez et découvrez quelques photos en amorce. En nuance de gris, vous trouvez des antennes, des pylônes, des paraboles, une diversité d’installations techniques parfois en ville, parfois en rase campagne. Avant que d’avoir lu la première ligne, vous voilà en terra incognita.

19 décembre 2012 : un commissaire-priseur de Flandres occidentales s’apprête à vivre le jour le plus étonnant de sa carrière lors de la vente du bien public 38025/838SV. La parcelle d’un peu plus d’un hectare devait être vendu pour presque rien par le ministère de la Défense du Royaume de Belgique (qui en avait lui-même hérité du ministère de la Défense américaine). Mais ce jour-là, plusieurs acheteurs américains, canadiens et français sont prêts à faire monter les enchères pour obtenir la parcelle. Une question apparaît alors brutalement sous les coups de marteau du commissaire : Qu’y a-t-il de si intéressant ici ?

C’est bien ce lieu et cette question qui fonde la source de l’écriture de Laumonier. S’ouvre alors une sorte de récit-enquête autour de cette parcelle et de son trésor : un pylône de communication de 243, 5 mètres. L’installation, censée être trop vétuste, se découvre peu à peu comme un élément éminemment stratégique pour la guerre sourde et silencieuse qui se mène sur le terrain des communications radio. Alexandre Laumonier, rappelons-le, est spécialiste du trading à haute fréquence. 4 est un nouvel épisode d’une série d’investigations commencées avec 6 et 5.

« Au début des années 2000, un pylône comme celui d’Houtem aurait été parfaitement inutile pour les firmes de trading. Sans l’informatisation des Bourses et la déterritorialisation des lieux d’échanges boursier, l’ancienne tour de l’armée américaine aurait très probablement été détruite. »

Avec ce pylône les sociétés de trading espèrent faire gagner quelques microsecondes entre la bourse de Londres et celles de Francfort et plus largement entre les bourses européennes et celles américaines. Bien que la microfibre optique soit en passe d’être installée sur l’ensemble du territoire européen et américain, des ingénieurs (missionnés par des banques) s’aperçoivent que l’ancien réseau à Haute Fréquence (moins stable face aux changements météorologiques) permet tout de même une communication plus rapide. De ce constat, va naître une course aux anciens émetteurs et aux pylônes haut perchés. Dans le monde de la finance, gagner quelques millièmes de secondes pour échanger des informations, c’est aussi gagner des millions.

Partant de ce lieu, au beau milieu de l’ancienne zone humide des Moëres, le récit remonte le fil des divers intérêts financiers qui s’électrisent autour de la vente. L’enquête, qui s’étend jusqu’aux Etats-Unis, nous permet de découvrir l’incroyable manège foncier qui a lieu tout autour de nous pour que les marchés financiers gagnent en rapidité. Alexandre Laumonier nous promène au cœur de toutes ces manigances et en fait apparaître les incohérences. Avec ce pylône, situé à quelques encablures de Calais, il s’agit de relier un point à un autre pour profiter à un marché toujours plus affamé. Mais qu’en est-il de toutes celles et ceux qui cherchent, presque au même endroit, à rejoindre l’Angleterre pour y vivre une vie un peu moins tourmentée ?

Avec ce récit-enquête, Alexandre Laumonier fait apparaître les liens entre la géographie, les ondes électromagnétiques, la finance et les hommes et nous montre à quel point le monde est fait d’interférences.

simmerath - Eline Benjaminsen
Simmerath – photographie d’Eline Benjaminsen

4, Alexandre Laumonier, zones sensibles éditions, 2019