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À l’échelle du paysage, la crue est un bouleversement identitaire. En laissant les eaux se répandre, elle vient rebattre les cartes. Sans doute le plaisir que je trouve à observer les montées des eaux réside là, dans ces respirations d’identités.

Dès les premières pluies, me voilà tendue vers ce désir de tout voir se renégocier.

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(début du texte : .166)

Les pupilles focalisées sur ces éclats, je regarde s’épuiser les angles et mesure la force des corps qui rongent les pyramides de neige et de glace. Inlassablement, les rétines numériques enregistrent. Elles captent, notent et diffusent les mouvements pris dans leurs angles sans jamais trembler ou s’émouvoir d’aucun transport d’images. Les cadres ne tiennent pas, le tourisme effondre les angles et les visions de cartes postales se perdent dans les méandres numériques. Le monde est en captivité, le temps s’écoule mais rien ne dépayse. Sur Earthcam, je goûte avec amertume à la multitude des mondes clos, épuisés.

Times Square Cams – 16/12/20 20h03 heure française

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(début du texte : .166)

. Islande

C’est le live de l’épure et, en hiver, celui du guet. Le désir de capture exotique est porté à son comble. Immensité bleue, perdue dans la nuit quasi continue, j’attends indéfiniment. La ligne d’horizon, légèrement courbée par la lentille de la caméra, se déplie dans le tiers inférieur de l’image, les deux autres tiers sont noyés de ciel. L’attente est percée par l’apparition de rares phares dans la nuit. Une route. Probablement la campagne. Rivé sur une portion de ciel, le live est concentré sur le monument éphémère à venir. E-tourisme d’apparition, l’aurore boréale est traquée sans relâche dès le début de l’hiver. Les jours sont courts et les nuits en suspens, la caméra pointe vers une portion de ciel, il l’absorbe indéfiniment. Le live requiert de la patience et remplit l’écran d’une nuit sans fin. J’espère, mais dans l’attente tout devient absurde. La nuit, dans sa lenteur, absorbe la frénésie du direct, dissout la transe touristique et la renvoie vers sa vacuité.

A suivre dans le prochain fragment.

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(début du texte : .166)

. Chutes du Niagara

C’est pour le frisson, le fracas, la démesure, enfin ce que j’en imagine. La première fois le lien d’Earthcam ne me dévoile rien qu’une épaisse brume dans la pénombre. Il fera bientôt nuit et l’image, saturée de gouttelettes, ne m’offre rien qui puisse m’émouvoir. Le temps est mauvais et brouille l’objectif de la caméra. Je ne vois plus qu’une minuscule caméra vissée sur un pied, abandonnée aux éléments.

Le dispositif réapparait et me pousse à changer de lieu.

Quelques jours plus tard, j’essaie de voir à nouveau.

Il fait visiblement grand soleil sur les rives du Niagara mais le vent souffle au point de faire vaciller l’image. Je découvre la chute d’eau en légère contre-plongée. Le fleuve est balafré d’un immense croissant de lune, comme effondré sur lui-même par la pression d’un gigantesque pouce. La balafre est pleine d’écume, le débit d’eau inimaginable, voilà les fameuses chutes. Coincée dans les 15 pouces de mon ordinateur, je peine à saisir l’échelle des lieux. Je reste fascinée par l’ample mouvement de l’eau qui s’empare de toute l’image et bientôt de moi, moi qui rêvais de tout laver à grandes eaux… le live est hypnotique et déroutant. En bon appât touristique, le cadre est focalisé sur le fleuve et ses chutes mais l’immense fracas du paysage est amputé. Pas un son ne filtre jusqu’à mes oreilles. Earthcam déplie un monde muet, une vision de carte postale en mouvement, brisure de réalité lointaine, sans vacarme, sans humidité, sans joie.

Sur toute la surface de la planète, les rétines numériques articulent des mensonges exotiques qui peinent à tenir le monde dans des bords clos. Collectionneuse d’angles, je voyage dans leurs zones mortes, en hors-champ. Je m’échappe de ces fenêtres numériques, reviens à mes alentours, prends appui sur le bois de mon bureau.

A suivre dans le prochain fragment.

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(début du texte : .166)

. Bali

C’est une attraction pour les sons, BA – LI, et puis certainement une curiosité attisée par le voyage de deux amis. Je ne peux pas résister, il faut que je profite de leur passage, que j’y fasse un tour en espérant secrètement forcer le hasard et les voir traverser l’image. Les live attisent ce fantasme mais je n’ai pas le choix du point de vue, la plateforme ne recense qu’une caméra. Sur Earthcam, Bali n’est pas une île plutôt une mare, peu profonde, entourée de palmiers, bien loin de la mer. La caméra n’enregistre pas en continu mais prend une nouvelle photographie tous les quarts d’heure qui, après un bref écran noir de téléchargement, se substitue à la précédente.

Autour de la mare, une route goudronnée cernée de chaque côté par une bande de gazon tondu de près. A droite de l’image un groupe rassemblé devant une sorte de clôture. Je pense à la file d’attente pour le cinéma. Dans la mare d’une trentaine de mètres de diamètre, deux gros éléphants d’Asie marchent les genoux dans l’eau. A côté d’eux, un cornac à demi immergé les surveille de près. Sur leur dos, les éléphants portent une sorte de gros panier dans lesquels sont assis quatre personnes. Écran noir. Quand l’image revient, la photographie a changé, les éléphants ont avancé dans la mare et leur panier de touristes s’est rempli de nouvelles couleurs. Les deux bêtes massives tournent en rond autour de leur cornac. Bali a la couleur d’une eau croupie et tourne en boucle dans une lenteur d’éléphant morne. Je ne supporte pas longtemps. Il y a des cadres qui me donnent la nausée, des évasions qui me peinent tellement que je n’arrive pas à regarder l’image. Je reviens à moi-même rapidement et préfère fixer les plis de la couverture de laine posée sur mon canapé.

La conquête des mondes n’a pas pris fin et je désespère de trouver une fenêtre libre de désastre. Rien n’échappe à la pression du monument, le live se nourrit des corps touristiques, étouffe la moindre échappée. Le dépaysement ne trouve pas d’accroche, glisse sur la surface plane de l’écran.

A suivre dans le prochain fragment.

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(début du texte : .166)

Sur toute la surface de la planète, des rétines numériques enregistrent et diffusent les mouvements du monde. Des corps font irruption dans les cadres, errent au centre de l’image ou traversent le paysage avant de s’éteindre en hors-champ. Sur la planète des yeux creux filment sans tenir compte du changement des saisons.

Capture écran Burrowing owl cam.

A suivre dans le prochain fragment.