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en avant ça bute contre le gros orteil, ça fait frémir d’un coup et stopper net à un mètre dix du tableau blanc, ça fait baisser les yeux pour constater la pointe de la chaussure plantée dans le bois qui sonne creux, ça fait fossile et relief inattendu, vestige méchant et absolument « NON » dans la tête (non de ne pas vouloir s’exprimer depuis ces hauteurs), ça attise l’envie de déguerpir et de prendre l’air, ça coupe l’élan de la rencontre

Encore jamais arrivé, ça.

Dans la salle de classe, pour l’atelier, tomber sur une estrade.

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À l’échelle du paysage, la crue est un bouleversement identitaire. En laissant les eaux se répandre, elle vient rebattre les cartes. Sans doute le plaisir que je trouve à observer les montées des eaux réside là, dans ces respirations d’identités.

Dès les premières pluies, me voilà tendue vers ce désir de tout voir se renégocier.

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Projetée hors du sommeil par un désir irrépressible de corps en mouvements, je veux sentir la peau, le souffle de ces autres, inconnus, effleurés sous les lunes synthétiques. Me voilà hors du lit, les jambes parcourues d’impatiences. Brûlante, je veux rejoindre la fièvre des anciennes nuits.

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Tu te trouves face à un espace vide de présence humaine, une zone recouverte d’un fin gravier couleur rouille. Il fait nuit depuis plusieurs heures. Tu vois cette succession d’arbres décharnés par l’hiver, chacun dans son parterre carré (bordures de briques blanches et couvert d’ardoises pour bloquer la pousse des adventices). À gauche des deux arbres du premier plan, un trou a été creusé et, à chaque fois, quatre piquets en métal entre lesquels est tendu un ruban de chantier rouge et blanc pour éviter les chutes.

Tu es devant un bâtiment plus long que large aux murs blancs. A gauche, derrière les murs, tu entends des cris, des éclats de voix et, à deux reprises, un Eh Thibaut ! qui recouvre tous les autres sons. Tu sens l’odeur de la pluie qui est tombée toute la journée. Quelque chose d’humide dans l’air, une odeur presque métallique à tes pieds et, parfois, des parfums végétaux qui surgissent en bourrasques.

Tu ne peux pas voir d’étoiles mais tu distingues deux escaliers. Peu de marches à chaque fois. Au bout du second, une succession de fenêtres, certaines ont des rideaux, d’autres non ; tu crois pouvoir en compter dix-sept, sans être sûr de toi car un buisson t’empêche de toutes les compter. Au-dessus de cette première rangée de fenêtres, quelque mètre en arrière, d’autres fenêtres ; cette fois, tu en compte vingt-trois. Ce sont les chambres de l’internat, tu devines que neuf d’entre elles sont allumées.

À ta droite, sans que tu puisses dire exactement d’où vient le son, tu entends un moteur, quelque chose comme une turbine. Tu penses à la cantine ou bien au chai. Tu tends l’oreille. Rien ne se précise, tu ne peux pas savoir d’où ce bruit te vient.

Tu ne l’avais pas remarqué au départ mais l’espace de gravier qui se trouve face à toi n’est pas vraiment plan. Une pente coule légèrement vers la droite. Tu remontes la pente du regard et tu découvres, à gauche, une table de ping-pong en béton fixée au sol. Jusqu’ici tu ne l’avais pas vu dans la nuit. Quelques applaudissements se font entendre dans le lointain, probablement derrière le bâtiment qui te fait face. Cela dure un court moment puis tu retournes au silence, ou presque. Les gouttes, tu les entends tomber des arbres et puis derrière toi à gauche, tu les entends tomber depuis plus haut encore, c’est le toit du chai du château.

Ton ombre est fixe, figée par les lumières extérieures, tu es debout dans la cour, le visage tourné vers l’intimité du lieu.