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(souffle,

inspire)

Bon.

(toussote légèrement dans ta main)

Alors je dois dire que, non vraiment euh… c’est pas la chose la plus facile à vous décrire, c’est que bien souvent, ça commence avec rien, comme ça, par un silence mais qui me gonfle au creux du dos, entre les omoplates.

(inspire)

En fait ça commence par un un silence que j’attrape au dehors au à l’extérieur et que je viens loger à l’intérieur de moi et qui me grossit, qui me rend lourde, qui s’incarne là quelque part en moi. Est ce que c’est vraiment un silence ou bien plutôt un filet d’air, j’aurai bien du mal à faire la différence. Ce qui est sûr c’est qu’il y a quelque chose qui entre et qui me remplit mais qui me donne immédiatement l’envie de m’en débarrasser.

(inspire)

Et là je sens que le silence qui s’était accroché à mes omoplates ben il remonte jusque dans le fond de ma gorge alors qu’en même temps, comment dire, il y a comme disons un entrelacs de perceptions, de pensées, de d’idées, enfin du sens ou des sens qui sont partis, je crois, de mon cerveau, -mais bon ça c’est ce qu’on dit, et puis le cerveau, lui, il se gonfle de ce que je touche alors, bon, je ne sais pas vraiment d’où c’est parti-, enfin disons que ça descends, qu’on prends le cerveau pour le chef, et et ben c’est lui qui récupère tout ça, tout ces sens, cet entrelacs et qui le fait descendre vers l’arrière de ma gorge.

(inspire,

expire,

reprends ton souffle,

pointe ta gorge du doigt)

Alors là, dans le fond de ma gorge il y a ce ce silence que j’ai aspiré qui se mélange à toute cette pelote de signes descendue du cerveau et je les sent. En fait, ça, le le le mélange de silence et la pelote, bin ça forme comme u-une pâte légère entre mes dents, sur ma langue, ça peut parfois coller au palais. Je dois dire que parfois aussi ça passe bien vite vers l’extérieur, trop vite, si bien que j’ai même pas le temps de me faire une idée de la teneur de la pâte : c’est déjà sorti. Et souvent là, avec ce si petit recul, je trouve ça moche, mal tourné, précipité.

(inspire)

Il y avait bien quelqu’un, une femme, ma grand-mère, quand j’étais plus jeune, pour me dire de faire bien attention à ça, pour me dire quelque chose comme faut terjou tourner la pâte sept fois dans sa goule avant que d’la cracher. Ah oui, ça, parce que ma grand-mère elle était comme ça, elle mâchait pas ses mots. C’était pas le genre. Moi ça me plaisait, je la trouvais un peu tête brûlée et puis elle parlait beaucoup et vite et pas toujours très fort et puis elle parlait cette pâte qu’était cette langue à moitié morte, alors je la trouvais un peu rigolote. C’était pas, non, rien à voir avec la pâte que crachait la maîtresse. C’était pas la même pâte qui sortait de sa bouche à ma grand-mère. Ma mère, elle, elle a toujours craché les deux pâtes, enfin ça disons qu’a-

(reviens à tes moutons en joignant tes mains, 

inspire)

Ce qui est sûr, c’est que c’est vrai que tout ça, toute cette petite industrie dans le corps, ça va, bin ça va très vite et qu’on a beau dire c’est pas toujours facile facile de maîtriser. Alors bon parfois ça se précipite au-devant de vous et puis vous avez plus qu’à démêler l’imbroglio. Mais disons qu’en temps normal ça se passe plutôt tranquillement, que je goûte cette pâte entre mes dents et que je l’étire tranquillement vers l’extérieur d’une façon bien méthodique ; ça fait comme un petit rouleau qui s’échappe de mes lèvres et très vite ça parle comme je respire

(inspire,

expire,

sur ta hanche : le poing)