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Coincée dans l’habitacle de ma voiture, le coffre ouvert, je n’ai pas le droit de descendre m’a-t-on expliqué. Rapport à la situation actuelle, le virus, les gestes barrières… Bientôt vingt-jours, je n’épilogue pas, la situation est intégrée désormais. Je suis sommée de rester assise en attendant la livraison, alors je ne bouge pas.

La première fois pour moi. Jusque-là, je n’avais jamais fait mes courses au drive et je n’avais pas l’intention de commencer. Mais voilà, un imprévu en entraînant un autre, j’étais maintenant bénévole pour une association d’aide aux courses. On m’avait appelé,  donné l’heure et le lieu où venir chercher les sacs, pas très compliqué. Au drive à 16h, puis vous livrer les sacs au domicile de la personne. Vous prenez toutes les dispositions pour faire barrière au virus et vous déposez les courses à l’extérieur. La personne doit se charger de les faire entrer dans son domicile après votre départ. Ça m’avait pris comme ça un matin, manière de faire barrière à l’absence de contact et puis de servir aussi.

Coincée dans l’habitacle, donc, à observer les allées et venues incessantes des salariées de l’hyper-super-méga-marché. Pas une minute de répit. La double porte opaque n’arrête pas de s’ouvrir et laisse échapper un caddie rempli de sac poussée par un visage aux traits tirés qui avance au pas de course. Sur les panneaux d’informations, on m’explique que je ne suis pas à une heure d’affluence ; pourtant les voitures ne cessent d’arriver. Nous sommes environs huit, tranquillement assis sur la mousse de nos sièges conducteurs. Ils sont six, en polaire sans manche à relier les coffres à l’entrepôt.

Je fixe l’ouverture pour essayer d’attraper quelque chose de l’intérieur. Les caddies remplis sont alignés les uns à côté des autres. On devine de nombreux rayonnages où sont entreposées les denrées. Finalement, la même chose que le magasin habituel mais dépouillé de tous ses artifices. Pas besoin d’attirer le chaland. Ici, il n’y a que des employés pour qui il est inutile de parader. L’environnement de travail est réduit à l’essentiel : les produits, les caddies, les douchettes pour scanner les commandes et quelques rares ouvertures sur le toit pour avoir un peu de lumière.

Je suis mal à l’aise. Coincée à attendre que l’on vienne me servir avec ce sentiment étrange de voir ma bonne volonté sérieusement entachée. Servir et desservir en un même mouvement.

Et puis là, à hauteur de ma fenêtre, sous la borne qui scanne les numéros de commandes, une petite affichette et un dessin assorti d’un Pensez à l’environnement, éteignez votre moteur. Je jette un œil sur le ballet des caddies à l’arrière, je vois les gestes rapides, les mains gantées, les épaules fatiguées de soulever les sacs toute la journée de l’étagère au caddie, du caddie au coffre. Je me demande ce que cela doit faire, dans le corps et dans la tête, de passer une journée à croiser ses collègues sans s’arrêter et sans interactions, sans plus jamais avoir l’occasion de travailler à plusieurs. Je me dis que c’est pas une vie de travail mais plutôt une galère, que ce genre d’ambiance doit miner jusque loin et rendre vulnérable. Et puis il y a cette affichette. C’est à moi que l’on suggère de considérer l’environnement.

Bonjour. Votre commande est complète. Je la regarde soulever les sacs pour les charger dans le coffre. Pas d’autres choix que de la laisser faire, comme ça, sous mes yeux. Le caddie est plein mais cela dure quelques secondes. Je ne croise pas son regard, elle est concentrée sur sa cadence et puis sur ce moteur, un peu à l’arrière qui vient de se couper, un autre coffre à remplir. Voilà. Je vous laisse refermer. Bonne journée. Me reste plus qu’à conduire les paquets.