.166

J’ai bien du mal à retrouver l’origine de ces départs réguliers, difficile pour moi de dire comment s’est creusée l’habitude d’aller regarder ailleurs et sans mes pieds. Je crois me souvenir d’une voix à la radio révélant l’existence d’une plateforme de caméras live. Le moteur de recherche n’a pas trainé à m’indiquer la voie d’Earthcam, et sa promesse : « Faites le tour du monde depuis votre canapé. » Les yeux lassés de n’avoir qu’un seul et même monde à regarder, je suis parti en excursion loin du cadre habituel que me ressassait la fenêtre du salon. Earthcam a déplié ses angles de vues comme un éventail de brochures touristiques.

. Le Caire

Ciel sans nuage. La caméra, enregistre en plan fixe, elle ne balaye pas le paysage, elle est juste là, posée sur le rebord d’une fenêtre. L’horizon en pente est brisé par deux monstres géométriques. Collées au fond du cadre, deux pyramides : Khéops et Khephren et leurs deux apex qui percent l’aplat bleu. Je cherche le désert, je crois apercevoir une légère bande de sable au fond à droite de l’image. J’avais cette idée, venue des livres d’histoire, que les pyramides des Pharaons dorment au milieu du sable dans une mer de dunes. Une idée car, vue sous cet angle, c’est plutôt la ville aux abords de la nécropole. Les dunes sont coincées depuis longtemps sous le bitume des installations touristiques, le désert est grignoté et les pyramides ont perdu de leur majesté, surement une affaire de cadrage. Les cartes postales doivent être prises ailleurs, depuis un autre point de vue, un angle qui sait faire oublier l’avancée du monde et des temps ; un angle qui laisse aux pyramides les joies des espaces vides et du silence. Ici, les immeubles, imposant pavés ocres, ont des parures de sables qui se mêlent au corps des pyramides. Au premier plan, le rectangle du moteur de la climatisation est haut comme deux étages. Cadrage rythmique, vision d’angles saillants, je cherche les cercles, les arrondis. Deux petites fenêtres oblongues se découpent sur une façade. Le soleil est si haut que la perspective s’écrase. Les immeubles n’ont pas d’ombre, juste une face noircie. En bas à gauche, le cadre est rongé par les feuillages et je devine au travers le passage des autocars qui déversent les touristes à un rythme régulier.

Je laisse le temps s’écouler.

10h26 heure française, un oiseau se pose sur le rectangle blanc de la climatisation. A peine un regard dans la direction des pyramides et le voilà reparti. Fragment du touriste, mince bribe arrachée au pied d’un décor à peine traversé. Et la caméra tourne sans cesse, jusqu’à la nuit, absorbe, à travers elle, la multitude des assauts menés au pieds des pyramides. C’est un œil perpétuel porté sur le ballet des autocars, les pyramides s’amenuisent, rapetissent, deviennent un fragment du collage, un morceau du décor.

A suivre dans le prochain fragment.